Celles et ceux qui veillent : récit d’une présence à travers les pandémies

Il y a, dans l’histoire des sociétés humaines, des silhouettes qui apparaissent lorsque tout semble vaciller. Elles ne portent ni armures ni couronnes, et pourtant leur présence devient essentielle lorsque la peur s’installe, lorsque la maladie traverse les villes, lorsque la fragilité humaine se révèle dans toute son intensité. Ces silhouettes, ce sont celles des femmes et des hommes qui soignent.
Bien avant que le mot « infirmière » n’existe, il y avait déjà des gestes de soin. Dans les villages médiévaux frappés par la peste, dans les rues étroites où l’air lui-même semblait porteur de mort, certaines femmes entraient là où d’autres n’osaient plus franchir le seuil. Elles nettoyaient les corps, soutenaient les agonies, murmuraient des paroles de réconfort dans une langue faite de foi, de compassion et d’endurance.
Avec le temps, les sociétés ont tenté d’organiser ce qui relevait d’abord de l’intuition et de l’élan humain. Au XIXᵉ siècle, alors que les villes industrielles se densifiaient et que les épidémies de choléra et de tuberculose redessinaient les cartes de la santé publique, une transformation s’opéra. Le soin devint progressivement savoir. Florence Nightingale introduisit l’observation, la statistique et l’hygiène dans les pratiques, ouvrant la voie à une profession qui ne serait plus seulement vocation, mais aussi science. Madame de Gasparin développa la formation infirmière en Suisse selon une approche émancipatoire.
Lorsque la grippe espagnole se répandit en 1918, emportant des millions de vies, ce furent encore elles qui assurèrent la continuité du soin. Dans les salles improvisées, dans les bâtiments réquisitionnés, elles veillaient, parfois au prix de leur propre santé, incarnant une forme d’héroïsme discret.
Les décennies passèrent, et d’autres crises survinrent. Lors de la crise du VIH, puis lors des pandémies contemporaines comme le Covid 19, les infirmières et infirmiers furent à nouveau confronté.es à l’incertitude et à l’urgence. La société les regarda alors autrement. Elles et ils devinrent des symboles : héroïnes, combattantes, super‑héroïnes. Mais la lumière des crises est instable. Elle éclaire avec intensité, puis se retire. Lorsque les urgences s’atténuent, la visibilité du travail infirmier diminue. L’héroïsme proclamé se dissout dans la routine, et la reconnaissance collective se fait plus discrète.
Ainsi, l’histoire des infirmières et infirmiers se déploie comme une respiration : expansion dans les moments de danger, retrait dans les périodes de stabilité. Entre mise en lumière et retour à l’ombre, elles continuent pourtant d’habiter le cœur du soin. Car leur véritable mission ne se limite pas aux temps exceptionnels. Elle s’inscrit dans la continuité des jours, dans la répétition des gestes, dans l’attention portée aux détails qui échappent aux regards extérieurs. Accompagner une douleur chronique, soutenir une perte d’autonomie, préserver une dignité fragilisée : autant de réalités qui constituent la trame essentielle de la vie sociale.
Aujourd’hui encore, dans un monde marqué par des incertitudes nouvelles, la présence infirmière demeure un repère. Elle rappelle que la technicité ne suffit pas sans humanité, que la science ne remplace pas la relation, et que le soin est avant tout une rencontre. Et peut‑être est‑ce là, dans cette persévérance discrète, que réside la véritable grandeur des infirmières : non dans l’éclat passager des crises, mais dans la constance de leur présence à travers le temps.