L’engagement des infirmières pour la justice sociale et un meilleur avenir

Défilé des infirmières de la Source dans les rues de Fribourg, 1939, lors de la mobilisation pendant la Deuxième Guerre Mondiale.
Dès leurs débuts, les soins infirmiers comme profession ont toujours été marqués par un engagement social pour le bien de la collectivité. Ce fait pose la question des paramètres de cette profession. Ses enjeux premiers sont d’ordre thérapeutique, sanitaire et pédagogique.
Les infirmières apportent des soins cliniques, développent des relations thérapeutiques, promeuvent la santé, soulagent la souffrance, garantissent la dignité des patientes et des patients. Elles et ils jouent un rôle important dans l’éducation des prochaines générations d’infirmières, veillent sur la santé publique et préviennent les maladies. Cependant, le rôle et l’engagement des infirmières ne s’arrête pas au chevet des malades, ni dans les salles de cours. Dans sa toute récente définition des soins infirmiers (2025), le Conseil international des infirmières (CII) inclut un élément crucial de cette profession : « Les soins infirmiers s’engagent en faveur de la compassion, de la justice sociale et d’un avenir meilleur pour l’humanité ». Rien que ça… En ce sens, la profession d’infirmière conjugue la pratique des soins et un engagement social pour le bien commun. Ceci n’est pas une affirmation naïvement idéaliste. Avec 30 millions d’infirmières dans le monde, tous pays et toutes langues confondus, les infirmières sont en première ligne dans les catastrophes naturelles, les conflits de guerre, les épidémies, mais aussi dans des contextes d’inégalité sociale. Face à des contextes souvent difficiles, c’est une pratique courageuse, voire héroïque, qu’il faut écouter, soutenir et renforcer.
Or, l’engagement des infirmières pour la justice sociale et un meilleur avenir pour la société est présent dès la naissance de cette profession. Mentionnons les deux pionnières de cette profession, Valérie de Gasparin et Florence Nightingale, au 19e siècle. Dirigées par une vision sociale et sanitaire, tout en travaillant dans un contexte peu propice pour de telles initiatives socio-politiques par des femmes, Nightingale et Gasparin ont toutes deux joué un rôle central dans le développement d’une profession laïque, ancrée dans un cadre pédagogique spécifique et laquelle profession ne se réduit plus à la charité, comme elle aura été pendant des siècles sous l’égide des religieuses. Nightingale et Gasparin se sont engagées dans des réformes sociales dans leurs propres pays, l’Angleterre et la Suisse, mais aussi pour l’amélioration de la santé dans d’autres pays. Nightingale joua un rôle important dans les soins des soldats lors de la Guerre de Crimée et de l’amélioration de la santé publique en Inde. Gasparin, quant à elle, a été déterminant dans le fondement de la Croix Rouge, à Genève, comme on peut le voir dans sa correspondance avec Henry Dunant.
Mais en quoi consiste aujourd’hui cet engagement pour la justice sociale et un avenir meilleur pour l’humanité ? Il repose certes dans les mobilisations collectives, syndicales, voire politiques, dans le but d’améliorer l’accès aux soins et les conditions de travail des infirmier.e.s ils/elles-mêmes. Dans plusieurs pays, des grèves et des manifestations organisées par les infirmières ont permis non seulement de sensibiliser le public sur les problèmes et les demandes, mais aussi d’amener des transformations bénéfiques autant pour les infirmières, que pour la population. Cet engagement se manifeste également dans le travail envers les populations les plus vulnérables et dans la défense des droits humains. On le constate dans les prises de position des organisations nationales et internationales, notamment en faveur de la paix, et dans le l’engagement des infirmières envers les populations précarisées, comme les migrants. Mais cet engagement est d’abord et avant tout – et sans doute plus discrètement – dans la relation d’écoute, de compassion, de présence que l’infirmière développe activement et au quotidien avec sa patiente ou son patient. Et c’est là que commencent les soins infirmiers humanistes, qui font justement l’objet de cette exposition. Car un patient ou une patiente n’est pas seulement un.e malade, c’est d’abord un être humain, dans toute sa spécificité individuelle, culturelle et sociale.
Œuvrer pour la santé, c’est lutter pour la paix, la cohésion sociale et le respect des droits humains, qu’ils soient au niveau très local qu’au niveau international. Si les organisations comme l’Association suisse des infirmières et des infirmiers (ASI) prennent position en faveur de la paix, c’est parce que les conflits entravent les besoins premiers, comme la nourriture, le logement, l’accès à l’éducation, mais aussi produisent des traumatismes et donc empêchent une cohésion sociale suffisante pour garantir la bonne santé de la population. C’est pour cela que les infirmières, au-delà de leur pratique de soins, sont aussi des actrices de la politique sociale et sociétale. Or, défendre les droits des autres implique également la défense de sa propre profession. La reconnaissance de cette profession par la société et les pouvoirs publics doit être à la mesure non seulement des difficultés que les infirmier.e.s rencontrent dans leur travail, mais aussi des bienfaits qu’ils et elles apportent à l’individu et à la collectivité. L’un des enjeux majeurs de cette exposition est justement de mettre en perspective tous les apports, toutes les luttes, tous les bienfaits des infirmier.e.s au travers de l’histoire, et de mettre en lumière le rôle fondamental qu’ils et elles jouent pour l’avenir de nous toutes et tous.
Eva Yampolsky